0006 Les body hackers sont parmi nous

Les quelques notes qui suivent ont servi de trame à une conférence-débat qui s’est tenue au Lavoir public, à Lyon, le 16 juin 2015, avec en Guest Star Morgan Dubois.

En mai 1999, j’ai fait une conférence dans le cadre de la Comédie du livre de Montpellier, intitulée, « Biotechnologies et imaginaires corporels : les corps fantasmés du IIIème millénaire ». Il s’agissait de projeter des perspectives sur les usages du corps.
Nous sommes en juin 2015. Seize ans plus tard un certain nombre de choses dont je parlais alors ne sont plus de l’ordre du fantasme. Certaines sont mêmes entrées dans le cadre des modifications normalisées du corps.
Les body hackers sont parmi nous semble-t-il. D’ailleurs, j’en ai convoqué plusieurs:

Dans ce parcours de body hackers, on a rencontré Stelarc, Fakir Musafar, Jim Ward mais aussi Kevin Warwick, Lukas Zpira, Viktoria Modesta, Aimee Mullins, Greta Gratos, Paul B. Preciado, Buck Angel, Genesis P-Orridge, Veg Silencio, Rick Genest, Roland Zwicknapp, Lza, Samppa Von Cyborg, Aneta VonCyborg, Yann Brënyàk, Yann Minh, Shiva Onezeroeight, Jason Sand, Erik Sprague, Steve Haworth, Mara Paradox, Eva Medusa, Farrah Flawless et, bien sûr, Shannon Larratt
Pour y réfléchir, j’ai parcouru 40 ans, de 1975 (la création de Gauntlet, la première boutique de piercing au monde) à 2015, des corps modifiés, bricolés, hackés, au sens informatique du terme, c’est-à-dire des corps explorés, des techniques expérimentées, des corps soumis à l’expérience, qui ont été parcouru par la curiosité des hackers. J’ai tenté de repérer tout ce qui est désormais disponible, tout ce qu’il faut pour se construire un corps à soi.
Hacker le corps, le pirater, le bidouiller. Le détourner de son parcours biologique et social prédéfini…

Mara Paradox

Mara Paradox

Les body hackers opèrent en effet un détournement. Ils ou elles proposent un autre itinéraire que celui que les institutions balisent, qu’il s’agisse des institutions éducatives ou de celles qui assurent la prise en charge de la santé des populations. Ce détournement suppose une exploration du corps et la production de connaissances fines sur l’organisme, une connaissance pratique qui interroge, voire relance, les savoirs établis.

Ces body hackers expriment un pouvoir: le pouvoir de devenir soi.
Pour comprendre ce pouvoir , il semble nécessaire par conséquent de distinguer ce qui se fait sur le corps de manière légitime, les modifications qui vont de soi, en raison de l’ancrage culturel, de l’éducation qui en résulte et des représentations dominantes du corps (notamment de la médecine, de la politique…) et ce qui relève d’un acte de piratage du corps, que cet acte opère au plan de l’apparence, des sensations, de la fonctionnalité ou de l’identité. La distinction se fait donc entre les actions visant, par exemple, à  réparer le corps dans un cadre médical ou à construire une apparence selon des modalités légitimes au sein de salons de beauté (voir d’Ivan Jablonka, Le Corps des autres, seuil, 2015) et ce qui se fait en dehors de ces espaces de légitimité. En effet, la pose de prothèses par des médecins n’entre pas vraiment dans le hacking mais plutôt dans les progrès des bio-techno sciences, des sciences du vivant connectées à la machine. De même, la pose de faux ongles ou de faux cils en instituts de beauté entre dans les usages ordinaires de construction de la féminité.

do-it Art-Kør 00 Avignon 2000

do-it Art-Kør 00 Avignon 2000

Pour la réflexion (il s’agit bien d’une ébauche, de pistes lancées pour avancer peu à peu), je distingue donc les cyborgs et les hackers:
du côté des cyborgs: les organismes cybernétiques, les corps assistés (par des nanopuces, des moteurs minitaures, des capteurs intelligents…), appareillés pour des raisons de santé dans des hôpitaux ou des centres de soin… ces cyborgs sont des individus au corps appareillé en général pour des raisons de santé ou en raison d’un handicap…
du côté des hackers, j’ai identifié cinq catégories, les « bidouilleurs de la machine humaine », les « transgresseurs d’identité », les « bricoleurs de sensations », les « pirates de l’apparence », les « combo-hackers »

Ci-après, quelques illustrations de chacune de ces catégories, histoire de poser les jalons du travail en cours:

Jason Barnes le batteur cyborg

Jason Barnes le batteur cyborg

les bidouilleurs de la machine humaine qui se construisent des prothèses motorisées artisanales comme le batteur Jason Barnes, les sculptent, qui s’implantent des aimants ou des puces RFID…

On peut regarder la vidéo où Jason Barnes montre comment il a conçu sa prothèse lui permettant de jouer à nouveau de la batterie. Et puis on peut aussi voir comment il a ensuite inventé une prothèse lui permettant de jouer avec 3 baguettes

Du côté de ces bidouilleurs, on ne peut pas ne pas rendre compte des expériences de troisième bras de Stelarc ou occulter les expériences de Kevin Warwick, tout en sachant, bien sûr, qu’il ne s’agit là que d’illustrations.

Les prothèses de jambe ont donné lieu à une autre illustration, la manière dont elles sont sculptées, inventées, crées au-delà de toute préoccupation fonctionnelle, dans le but d’en faire des instruments valorisants de l’apparence, la manière dont elles sont utilisées dans le clip de Viktoria modesta Prototype (ne pas manquer la fin surtout à partir de 4’55) ou dans Cremaster, le film de Mattehw Barney qui met en scène Aimee Mullins. Le détournement esthétique de la prothèse… les artistes comme premier hackers?

Viktoria Modesta

Viktoria Modesta

les transgresseurs d’identité, parmi elles et parmi eux, j’ai choisi de discuter à partir de Buck Angel et de Beatriz Paul Preciado. L’idée consiste ici à penser la question de l’identité de genre, de penser le sexe comme un espace de bidouillage potentiel. L’usage expérimental de la testostérone par Beatriz Preciado est un des vecteurs de ce bidouillage, une atteinte chimique faite au corps pour le transformer dans ses sensations, ses énergies, son apparence.

Paul B Preciado

Paul B Preciado

Le bidouillage de l’identité commence avec le travestissement, la construction de personnages possédant les attributs de l’autre sexe. C’est alors qu’apparaissent la journaliste Brigitte Boréale ou la chanteuse Greta Gratos. C’est alors que les femmes travesties font « mauvais genre » comme le rappelle Christine Bard dans son Histoire politique du pantalon ou dans la revue Clio. La transgression de l’identité de sexe va contre l’ordre social et peut prendre des formes très diverses notamment celles qui vont contre le pouvoir médical, par un détournement et une appropriation par les individus des protocoles établis, voire par leur rejet.

La question du hacking de l’identité sexuée est posée. Au centre de nombreuses incompréhensions, des peurs incoercibles, tant elle bouscule les certitudes idéologiques qui fondent l’ordre social. Il y a aussi d’autres perspectives de hacking depuis une identité revendiquée: le DIY gynécologique du projet GynePunk, par exemple.

Greta Gratos au Lavoir Public, Lyon

Greta Gratos au Lavoir Public, Lyon

les bricoleurs de sensation, j’entre d’abord dans cette catégorie de hackers du corps les arpenteurs des piercings et implants génitaux (depuis la professionnalisation de ces pratiques par Jim Ward aux USA à partir de 1975 jusqu’aux pionniers du piercing en France, Marquis à Lyon, Tribal Act à Paris, Body Art à Avignon… et bien d’autres)

ensuite, les adeptes des suspensions corporelles (depuis Fakir Musafar jusqu’à Rolf Bucholz et toutes les communautés qui font des suspensions un loisir corporel, c’est-à-dire qui peuvent occuper une partie de leur temps libre à se suspendre, au lieu, par exemple, de jouer au foot ou de faire de la couture).

Les piercings génitaux (les moins visibles, et pour cause) ont été parmi les premiers à se pratiquer sur une clientèle suffisamment nombreuse pour que Jim Ward tienne boutique à Los Angeles. L’underground du sexe (communauté gay et lesbienne SM, libertins…) explore des pratiques d’ornement (placer un bijou sur les parties génitales) qui sont aussi des pratiques produisant des sensations nouvelles. Michel, que j’ai interviewé pour Ceci est mon corps confie d’ailleurs qu’il n’a jamais eu autant de plaisir avec une femme que celui qu’il obtient en jouant avec son prince Albert, un piercing placé au bout du gland. Il est toujours utile de rappeler la genèse du piercing occidental, depuis la communauté Gay SM jusqu’à la mode adolescente…

Quelques couv de PFIQ magazine de piercing créé par Jim Ward

Quelques couvertures de PFIQ, magazine de piercing créé par Jim Ward, extraites de Re/Search, Modern Primitives, 1979

Les suspensions corporelles sont aussi de nouvelles voies dans l’exploration des sensations auxquelles j’ai consacré un article. Depuis les premières suspensions popularisées par Fakir Musafar, Jim Ward ou Stelarc, le matériel s’est affiné, les pratiquants se sont diversifiés au point de donner aujourd’hui des sessions de pratique très prisées, voire des aficionados, tel Rolf Buchholz. Malgré une influence venue des pratiques initiatiques de certaines sociétés qui mettaient rudement le corps des jeunes hommes à l’épreuve, les bricoleurs de sensation ont inventé une pratique devenue désirable pour le ressenti qu’elle procure.

Endorphins Rising  Suspension Smiles

Suspension Smiles Endorphins Rising, Dijon, France

suspension smiles Endorphins rising photo Stef Bloch

Suspension Smiles, Endorphins Rising, Dijon
photo Stef Bloch

les pirates de l’apparence: celles et ceux qui se fendent la langue, se tatouent le visage, s’implantent des objets sous la peau ou se vissent des clous sur le crâne, qui se scarifient, qui se tatouent les yeux et se construisent une apparence tout à fait singulière. Sur le piercing, les scarifications, les implants, je ne dirai pas grand chose ici. Quelques rappels simplement:

LZA Scarification

LZA Scarification

En vingt ans (du milieu des années 90 à 2015), ces pratiques sont devenues publiques, sont sortis des milieux marginaux. Elles se sont diversifiées… les pirates de l’apparence ont rendu acceptables voire souhaitables de nouvelles manières de porter le bijou ou de marquer sa peau (à l’encre ou à la lame…)

J’en présente ici quelques uns pour ce que leur apparence rend possible pour d’autres… parce que leur parcours (que je ne détaillerai pas ici. Juste dire qu’il a été plus ou moins rapide) ouvre des possibilités d’apparence qui par exemple couvrent le visage et combinent plusieurs techniques (tatouage, stretching, piercing, implants…)

Lukas Zpira photo Mayliss Salles

Lukas Zpira
photo Mayliss Salles

Shannon Larratt aux yeux de Fremen (d'après Dune, de Franck Herbert)

Shannon Larratt aux yeux de Fremen (d’après Dune, de Franck Herbert)

L'ami Roland de Visavajara

L’ami Roland de Visavajara

Shiva Onezeroeight  Yann Brënyàk

Shiva Onezeroeight
Yann Brënyàk

Jason Sand

Jason Sand

les combo-hackers: Pour finir, quelques mots sur des hackers qui combinent tous les niveaux de bidouillage du corps. Leur parcours reste à écrire, leur histoire à faire, d’autant qu’ils sont eux-mêmes engagés dans des transformations qui se poursuivent. Combo pour combinaison du hacking, par un travail permanent, continu et donc inachevé de l’apparence, de l’identité, des sensations… It’s a kind of never-ending process.

Deux personnes sur les transformations desquelles je travaille. A distance, pour l’instant, n’ayant jamais pu les rencontrer, mais à partir des traces laissées sur le net, deux personnes en voie de transformation: Pauly Unstoppable qui a adopté comme nouvelle identité Farrah Flawless. Puis Eva Medusa, qui a été Richard Hernandez puis NoMan Pan… (et qui, depuis la première version de l’article est devenue Tiamat)

L’une comme l’autre ont commencé par des piercings, des implants, des tatouages qui se sont portés sur le visage puis ont continué une transformation comme transgresseurs d’identité de genre, vers un devenir femme, voire devenir femme-dragon pour Eva Medusa…

Le piratage des corps est encore en cours…

La métamorphose d'Eva Medusa sur 20 ans 1992-2012

La métamorphose d’Eva Medusa sur 20 ans 1992-2012

Eva Medusa mai 2015

Eva Medusa mai 2015

Pauly Unstoppable evolution sur http://news.bme.com/

Pauly Unstoppable evolution sur http://news.bme.com/

Farrah Flawless

Farrah Flawless

3 réponses à “0006 Les body hackers sont parmi nous

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