0008 Généalogie du Corps Punk du « no future » aux body hackers. Premières notes

konture-RAU-e11c7No future, slogan médiatisé de la culture punk. Pas de futur, la vie dans l’instant, le corps dans la défonce à l’alcool la colle l’héro le trichlo… et tout ce qui se sniffe s’injecte se fume. Sniffin’glue d’ailleurs comme titre d’un des plus célèbres fanzines punks anglais.
De nombreux punks que j’ai interviewés ces dernières années se définissent comme des survivants, rescapés des morts violentes, surdoses de came ou d’alcool, de rixes, de suicide, du sida aussi. Je suis un survivant, je suis une survivante me disent-ils. Je parle des anciens, celles et ceux qui étaient là à la fin des années 70 et durant les années 1980.

La Une de Libé, 1er mars 2013

La Une de Libé, 1er mars 2013

Parmi eux, Daniel Darc.
Quand je l’ai interviewé, il était encore dans la catégorie des survivants. Il allait bien. C’était il y a trois ans. Il m’a offert un livre de Burroughs, sur la drogue justement, un bouquin en sale état qu’aucun bouquiniste ne voudrait, taché, corné, déchiré. A l’intérieur, il m’a fait la dédicace suivante: « il est comme moi, en mauvais état, mais résistant. Daniel ». Il est parti l’année suivante, alors qu’il se sentait bien, en forme, plein de projets et qu’il disait avoir l’impression de sortir de l’adolescence. À 52 ans, son corps de vieux punk l’a lâché. L’héro l’alcool et le reste.

Ce n’était pourtant pas un corps sans futur.  Il venait de se faire tatouer le portrait d’Elvis, retour aux sources du rock. D’autres tatouages devaient venir… dont un projet de projection d’encre à la Pollock. Quand il est mort, la presse aussi rapide à réagir que mal informée a justifié sa disparition par de nouveaux excès, par une dernière surconsommation, parce que le corps punk est à ce point associé à la défonce (le corps du rock aussi bien sûr, celui du jazz) qu’il faudrait que tout décès  alimente l’imaginaire du no future.
Le corps tailladé d’Iggy Pop ou de Daniel Darc (dont il portait les cicatrices détourées à l’encre noire par Yann Black), le sang qui coule, y compris le sang des règles, le sperme, tous les fluides corporels qui repoussent le bourgeois et dégoutent les gens bien éduqués… Ce qui sort du corps pour choquer ou tout simplement parce que le corps n’en peut plus et lâche sa pisse sa merde, vomit l’alcool.

GG Allin Live Fast & Die

GG Allin Live Fast & Die

Ce corps dont GG Allin a fait un concentré lors de ses performances scéniques qui prenaient le pas sur la musique. « Live fast and die » tatoué sur la poitrine. Une mort et un cadavre devenus cultes… La continuité de l’image punk construite à partir de Sid Vicious, plus radicale dans l’autodestruction devenue éléments du spectacle (un travail sérieux sur GG Allin reste à faire).

Illustration de BB Coyotte

Illustration de BB Coyotte

Ce corps mortifié, blessé, souffrant est aussi celui qui reste associé à l’errance, à la rue et à la vulnérabilité qu’elle génère auprès de jeunes adultes nourris à la 8.6. L’image des punks à chien squattant les centres villes, se déplaçant de teufs en festivals, avec des crêtes plus ou moins stylisées,  côtés du crâne rasé avec dread colorées, tatouages, piercings, stretching, doc marten’s ou rangers aux pieds… battle dress et perfecto clouté, jeans déchirés… ou mini-jupe sur bas résille…

Punk Is Not Dead (PIND #1) janvier 2015

Punk Is Not Dead (PIND #1)
janvier 2015

Pub Chupa Chups

Pub Chupa Chups

Le corps punk, dans les représentations convenues, possède son uniforme. C’était l’objet de la communication donnée lors de la première journée d’étude PIND (Punk Is Not Dead): comment s’est élaborée une stylistique punk, comment la figure du punk est devenu un élément du patrimoine culturel qui alimente aujourd’hui la pub et la société de consommation que l’esprit punk ne cesse de rejeter?

Ce n’est pas de ce corps là dont je veux parler dans ce billet, ni celui qui se réduit à son autodestruction ni celui qui sert de figure identitaire stéréotypée.  Il reste à analyser finement sa mise en scène et l’usage qui en est fait, le glissement de sa mise en image dans les fanzines et les concerts de l’underground, jusqu’à son exploitation médiatique au cinéma, dans les médias de masse… Comment est-on passé d’une diversité de looks, de rapports au corps (depuis le mouvement Vegan jusqu’aux Porn-Queer-Punks) à une sorte de figure idéal-typique qui sert de modèle à une publicité pour les sucettes Chupa Chups?

Styles punks - Los Angeles Début des années 1980

Styles punks – Los Angeles
Début des années 1980

Il reste aussi à saisir comment et sur quoi se sont construits les jugements de valeur qui ont fourni des Punks une image de décadence nihiliste et, par conséquent, en ont fait un pôle négatif pour tout projet éducatif.

La question qui me préoccupe, c’est plutôt la participation de la culture punk à la culture corporelle contemporaine. C’est la manière dont depuis 40 ans (disons 1976… on peut discuter, bien sûr) l’énergie punk s’est convertie et continue à alimenter ce que l’on peut faire de son corps. Pas seulement en raison du look normalisé, d’une apparence convenue qui continue à déranger, voire à provoquer. Plutôt en raison d’une énergie créatrice qui se prolonge sous d’autres formes que la musique. D’ailleurs, sur la scène punk française, au moins jusqu’à la fin des années 1980 et le début des années 1990, il y a une distinction entre le corps des musiciens des groupes punks (peu « lookés ») et les looks à la fois travaillés et déstructurés que l’on trouve dans le public, influencé (cela reste à confirmer) par la figure du punk londonien (voir notamment le documentaire sur OTH, Sur des charbons ardents ou la vidéo du concert d’adieu des Bérus en 1989 à l’Olympia)

OTH Les Révoltés du Bloc B

OTH Les Révoltés du Bloc B

Quand la musique punk arrive, c’est un corps d’ado plein d’énergie qu’elle va électriser. Le son, les paroles, l’iconographie punks, les lieux de concert, construisent une sous-culture qui est bien loin de se réduire à la destruction de soi et au rejet du futur.

Loran et Fanfan des Béruriers Noirs

Loran et Fanfan des Béruriers Noirs

Aujourd’hui, on en trouve les traces dans ce qui se fait en matière de modifications corporelles. Une des premières choses que j’ai remarquées lorsque j’ai commencé à travailler sur les modifications corporelles en France pour la revue Quasimodo, c’est la part importante de punks investis dans ces pratiques de déconstruction des apparences convenues. J’aurai pu dire « d’anciens punks » mais cela se discute (« Punk un jour, punk toujours »… certes, mais le travail entrepris avec Luc Robène, Solveig Serre, Samuel Etienne…, montre bien que l’auto-désignation est au centre de ce qu’est à la fois un punk mais aussi le punk).

Crass (1988) à droite

Crass (1988 à droite) qui deviendra le 1er pierceur à Strasbourg

DØ iT

DØ iT

Le corps punk dont je parle, ça n’est pas le corps détruit, abîmé, mais un corps constructif, alternatif, évolutif, un corps altéré au sens strict, c’est-à-dire un corps qui possède le pouvoir de devenir autre, de se transformer et de se distinguer des modèles corporels établis.

Marquis le premier pierceur lyonnais

Marquis le premier pierceur lyonnais

Ce qui m’intéresse, c’est ce que le corps punk a rendu possible aujourd’hui: le parcours de l’épingle à nourrice au piercing (notamment dans ses formes les plus avancées et les plus ludiques), les mutations du tatouage qu’il autorise en piquant des parties du corps jusque là restée vierges ou réservées aux grands voyous (les mains, le cou, le crâne, puis le visage…).

Jeu d'aiguilles

Jeu d’aiguilles

Ce que j’explore, c’est aussi comment l’énergie créatrice punk, l’injonction à oser, se retrouve dans l’art, la production artisanale du corps… mais aussi dans les loisirs corporels (je pense bien sûr aux suspensions…) autant de pistes en cours qui d’une certaine manière s’articulent à un autre axe de réflexion, celui qui porte sur les body hackers…

Samppa Von Cyborg © Lukas Zpira

Samppa Von Cyborg
© Lukas Zpira

Je ne cherche pas à établir des causalités. J’adopte plutôt une attitude vigilante me permettant de voir surgir telle ou telle réalité qui semble venue de la culture punk, d’aller l’observer, d’en rencontrer les actrices et les acteurs…

D’autres billets suivront sur cette histoire du corps punk, une histoire récente, plurielle, une histoire qui reste à faire… avec des publics qui se renouvellent (voir Mort d’une sale punk), qui tirent l’inspiration d’une éthique et d’une esthétique punks pour inventer encore d’autres manières de faire, d’agir ou de paraître.

Krousky Peutebatre & Balea Scarleg, couple keupon

Krousky Peutebatre & Balea Scarleg, couple keupon

D’autres billets suivront notamment sur la naissance de ce que j’ai appelé le « Fuck you style ». D’autres encore sur des parcours de vie. Je ne sais pas si je pourrai, ici, transcrire des interviews, pas toutes en tout cas, on verra. L’idée du blog reste celui du partage des idées, de l’inscription de traces d’une réflexion dont on peut voir l’élaboration, une forme d’expérimentation du travail universitaire, un labo virtuel d’étude des corps en chantier. Un lieu où se rencontrent les actrices et les acteurs dont il est question et l’auteur qui leur livre au fur et à mesure l’avancée de ses réflexions.

 

2 réponses à “0008 Généalogie du Corps Punk du « no future » aux body hackers. Premières notes

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