0015 – se tatouer le visage pour se démarquer… quelle banalité

(Complément à C’est ton vrai visage?)

Jon C-x

Jon C-x

Lorsque j’ai publié « C’est ton vrai visage? », le billet a été repris quelques fois sur les réseaux sociaux (notamment sur Facebook) et il a reçu quelques critiques dont une qui sert de prétexte au présent billet:
« Mouais. « se tatouer le visage pour se démarquer » méga lol le cliché. « tatouages faciaux (…) dans l’histoire des modifications corporelles de l’apparence, en ne se cantonnant plus à l’univers des gangs salvadoriens, des mafia de l’Est de l’Europe ou des bikers de Nouvelle-Zélande » .. ahahah
C’est un peu superficiel comme article »

Julie

Julie, Riddes, 1er nov. 2015

Je ne reviendrai pas sur la manière dont se construit ce blog. C’est ce que j’ai développé ici ou . En revanche, je vais partir de cette critique.
« Se tatouer le visage pour se démarquer », c’est sûr, c’est un cliché. C’est une affirmation rapide qui généralise les raisons pour lesquelles une personne se fait tatouer. C’est une banalité de non tatoué…
L’idée que l’on se tatoue « pour » se démarquer ne peut venir que des corps majoritaires, ceux qui ne possèdent pas de marques, ou alors des marques inscrites sur des parties du corps pouvant tantôt se cacher tantôt se dévoiler.

Rolf_Buchholz

Rolf Buchholz, Lyon, Février 2015

Les pratiques de tatouage et de piercing se sont banalisées depuis les années 2000. En se banalisant, elles se sont aussi diversifiées. Les bijoux et les tatouages « à la mode » cohabitent avec des piercings et des tatouages originaux, voire franchement transgressifs (je pense ici aux piercings portés par Rolf Bucholz ou aux personnes portant des tatouages faciaux dont Rick Genest, par exemple, est devenu une icône).

Rick Genest (Zombie_Boy) sur une coque d'Iphone

Rick Genest (alias Zombie Boy), icône pour coque d’Iphone?

Une chose est sûre: le tatouage facial est sorti des groupes mafieux. Depuis 2010 environ, il fait l’objet d’une vulgarisation. Je dis environ car ce phénomène n’apparaît pas en 2010. Mais il me semble qu’à partir de ce moment, une pluralité d’images va circuler sur internet et les médias sociaux, notamment Facebook ou Instagram (qui apparaît précisément en 2010)… diffusant de nouveaux looks au front et aux joues tatouées. Ces looks touchent les réseaux sociaux grand public et sortent, par exemple, de BME (voir ici pour situer BME). Depuis cinq ans environ, donc, le tatouage facial n’est plus une pratique réservée aux adeptes des modifications corporelles importantes ou aux punks radicaux.

ØDůŁ tatoueur

ØDůŁ, tatoueur

Il est lui-même touché par la diversité, allant de la création de « personnages » (Zombie boy, Tiamat et quelques autres mentionnés ici), à des tatouages beaucoup plus « branchés », depuis l’ancre marine tatouée sous l’oeil, ou l’ancrage du cou ou du crâne au-dessus de l’oreille. De plus, ce tatouage facial se combine à d’autres techniques, comme le piercing (notamment un nombre important de piercings) ou les implants, le tatouage des yeux, la langue fendue…

Panda

Panda

Le fait de tatouer des parties du visage visibles en permanence produit de fait, une démarcation, même si le fait de se démarquer n’est pas le but recherché. En me tatouant les mains, en me tatouant le visage, j’imprime des motifs qui peuvent s’inscrire dans un désir et un parcours tout personnels mais qui s’affichent aux yeux de tous… Ce faisant, ces tatouages m’échappent comme un texte échappe à son auteur une fois qu’il est publié.
J’ai été maladroit l’autre fois quand j’ai écrit qu’on se tatouait le visage « pour » se démarquer. Cela revenait à réduire la multiplicité des motivations à une seule finalité. Or, la visibilité des modifications corporelles que l’on porte sur le visage renvoie d’une part à leur histoire culturelle (et à ses mutations contemporaines très rapides) et, par ailleurs, cette visibilité prend du sens en fonction de chaque histoire singulière.

Elizabeth Yeux et visage tatoués

Elizabeth Yeux et visage tatoués

Tatouage facial l’utopie de soi?
Dans le corps utopique, Michel Foucault dit qu’il suffit que je sois corps pour que je sois utopie.
Mon corps est le lieu par lequel je peux sortir de moi et me porter ailleurs.
Ou plutôt, je peux construire cet ailleurs à partir de ce corps que j’ai, avec lequel je me réveille chaque matin et qui me tient irrémédiablement là où je suis.
Mon corps est ce qui m’ancre dans la conscience de celui que je suis tout en me permettant de me transporter ailleurs, de me projeter dans une conscience de moi différent, transformé, modifié, de m’imaginer devenir vraiment celui ou celle que je suis… en devenant autre.
Avec le tatouage, le piercing, les scarifications, les implants, je bricole ce corps que je peux décider de montrer ou de masquer. Lorsque cela se pose sur le visage, je construis un personnage public. J’affiche une image dont l’importance peut s’effacer pour moi. Je me vois tous les jours avec mon tatouage facial, mes implants sur le front ou mes piercings. Mais chaque personne que je croise pour la première fois me rappelle par son regard que l’utopie que j’ai construite m’a bien porté ailleurs.
En dessinant, en sculptant, en ornant mon visage je me modèle, je m’invente, je me déplace, je me construit, je m’affirme.
Et s’il m’arrive de me démarquer, c’est sans doute parce que les marques que je porte sur le visage ne sont pas encore tout à fait habituelles…

Etienne Dumont

Etienne Dumont

Une réponse à “0015 – se tatouer le visage pour se démarquer… quelle banalité

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